Ecrits & Ecritoires

Production d'Ă©critures

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Festiventu 2013

07/17/2014

Festiventu 2013

Les ressources

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“ Cet amour-lĂ  ” ou le temps suspendu de l’écriture

Corsica _ Mai 2003

sur "Cet Amour là" de José Dayan

 

“ Elle est retrouvĂ©e !

– Quoi ? – l’EternitĂ©.

C’est la mer mĂȘlĂ©e

Au soleil. ”

Arthur Rimbaud – Une saison en Enfer

 

 

“ Cet amour-là ” est l’histoire d’un amour ; “ cet amour-là ” n’est pas vraiment l’histoire d’un amour ; vraiment pas une histoire.

PlutĂŽt, surtout, une traversĂ©e, fulgurances imagĂ©es d’une rencontre avec les lignes d’une vie. Lignes mĂ©lodiques que seule peut-ĂȘtre une camĂ©ra peut fixer.

 

Dans sa fidĂ©litĂ© au roman Ă©ponyme de Yann AndrĂ©a, le film de JosĂ©e Dayan voit, montre que ce n’est pas Ă  ces petits faits, Ă  ces petits riens qui peuvent faire aujourd’hui un certain succĂšs qu’il s’agit d’ĂȘtre fidĂšle.

C’est Ă  ce qui perpĂ©tue malgrĂ© tout l’instant d’une rencontre, celle d’un homme et d’une femme, d’un “ sujet ” et d’un auteur, d’un cinĂ©aste et de la fulgurance d’une image. Comme une rĂ©sistance au temps, une traversĂ©e du temps.

“ Cet amour-lĂ  ” est fidĂšle Ă  ce temps traversĂ© d’un amour, aux images de l’intimitĂ© tenue Ă  distance, comme un passage.

Marguerite Duras Ă©crit depuis l’admirable impossibilitĂ© de vivre ; JosĂ©e Dayan a compris, avec amour, avec pudeur, qu’il n’y a qu’un regard possible sur cette brĂ»lure, cette respiration difficile : celui des existences fragiles.

 

Et Jeanne Moreau passe intacte dans cette traversĂ©e par la puretĂ© et vers sa mort, de la jeune femme nĂ©e Ă  Ă©crire, Ă  la vieille femme qui dĂ©jĂ  ne peut plus Ă©crire, avec cette puissance d’irradiation qui suspend la violence du monde.

Elle n’est pas image ou reprĂ©sentation de Marguerite Duras, comme il n’y en aura jamais ; elle est Ă  ce point l’ñme de cette existence , qu’elle exige, simplement mais Ă  jamais, que cette Ă©criture ait eu lieu.

“ Cet amour-lĂ  ” Ă©pouse, comme en les frĂŽlant, les mouvements de l’amour, les mouvements d’un amour Ă  Ă©crire, d’un amour qui ne se vit qu’en s â€˜Ă©crivant et se donne en s’évanouissant miraculeusement dans l’espoir d’une lettre, d’une image.

Les images de l’amour ne sont pas celles, statiques, d’une construction romantique fixĂ©e sur la disparition. Ce sont celles, fuyantes, fluctuantes, d’une stupĂ©faction infiniment renouvelĂ©e, d’une attention incomprĂ©hensible.

 

Si la camĂ©ra de JosĂ©e Dayan – entre temps contre-temps, tours arrĂȘtĂ©s -, suit le mouvement d’une danse, c’est qu’elle crĂ©e, comme une valse, l’espace juste pour ce rythme de l’un Ă  l’autre, ce regard de l’une Ă  l’autre qui se dĂ©place lentement, suivant ce flux tendu d’une beautĂ© fragile.

 

Dans cette valse hĂ©sitante, justement indĂ©cise, l’écriture tient Ă  l’alcool comme l’urgence impossible d’écrire tient Ă  l’évidence d’une proche dissolution. Comme le buveur ne cesse jamais d’arrĂȘter de boire, l’écrivain n’a cessĂ© d’arrĂȘter d’écrire, parce que le mot juste, l’instant juste, est toujours Ă  venir. Jeanne Moreau est cette tension de l’attente de ce qui toujours l’habite ; il n’y a pas de personnage, elle ne sera jamais que l’essentiel, cette Ă©criture infinie.

 

S’il n’y a pas de mots pour parler de cet amour, sinon l’écriture qu’il a provoquĂ©e, c’est qu’il doit y avoir des corps Ă  transformer dans ce geste d’aimer, un autre espace Ă  Ă©crire.

 

C’est cette transformation, cette alchimie que JosĂ©e Dayan filme, que Jeanne Moreau joue, arrivĂ©e Ă  ce point ultime de l’art du jeu oĂč celui-ci s’efface, oĂč un sourire seul demeure pour toute douleur et toute sĂ©rĂ©nitĂ©.

 

Non, l’écriture n’est pas un ogre, ni les Ă©crivains monstrueux... C’est la vie seule qui est violence.

 

Ni l’écriture ni l’amour ne sauvent de la blessure du monde. “ Ecrire ne sauve de rien ” , laisse simplement place Ă  ce temps suspendu du dĂ©sir, au miracle de la Chair traversĂ©e par le Verbe de l’amour , ou de l’écrit... le mĂȘme.

 

C’est dans la pudeur de ce miracle, loin de l’obscĂ©nitĂ© des mises en scĂšne mĂ©lodramatique de l’amour, que “ Cet Amour-lĂ  ”crĂ©e simplement de l’espace, comme une Ă©vidence, comme la seule image possible de l’écriture impossible.

 

“ Cet amour lĂ  ” est un beau film, mais sans aucun doute plus, bien plus qu’un “ beau film ”... des corps qui s’écrivent avec leur disparition...

 

Un instant de grĂące.

 

 

 

 

Sophie Demichel

 

Des ressources seront bientĂŽt disponibles.

Sophie Demichel, RĂ©dactrice

E.mail : ecrits.ecritoires@gmail.com

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