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Catégorie Les ressources
Festiventu 2013

17/07/2014

La créativité en traces

 

Un après-coup de  Festiventu 22ème du nom

 

 

Parfois, des rendez-vous programmés, voire prévisibles révèlent, au travers de rencontres fulgurantes, de vraies nouveautés, de vraies promesses.

 

Un peu autre qu’un festival, ce 22ème Festiventu qu’a accueilli ce dernier mois d’octobre la Cité de Calvi fut sans doute, par-delà le rituel, le lieu d’une de ces fulgurances : dans ce miroir d’initiatives – qui peuvent apparaître résiduelles ou éparpillées – réside le sens de notre présence ensemble, de notre présence ici, en ce temps, en cette île.

 

Chic la mer est plastique – slogan de l’édition 2013 - a été présentée en regard avec les performances esthétiques de Clean Art Planet qui « portent des traces violentes de nos modes de production et de consommation », art créée à partir de déchets récupérés, d’amoncellement éparpillés, d’installations plastiques sorties de la mer, enjoignant ceux qui les voient ainsi à les voir enfin !

 

Le Festival du Vent fut donc un événement particulier, un événement centré autour d’une réflexion éthologique sur nos modes d’êtres esthétiques, pratiques, sur ce que nous faisons de nous-mêmes autour de nous, sur cette « économie du jetable », sur « l’impact de ce que nous rejetons dans la mer, de ce que nous produisons et dont nous débarrassons ».

 

La proposition des initiateurs et organisateurs de cette manifestation, en l’occurrence marquée par ce slogan et  par cette collaboration esthétique est de « souffler un éclectisme citoyen », d’interpeller les passants présents[1]; de rassembler des passeurs pour fixer un instant ces passants, les enjoindre à penser autrement leur mode de vie, leur être-là.

 

Le Festival du Vent fut donc un événement doublement particulier : Les rencontres, les présences en ce lieu parlent ainsi de création, disent une forme de matrice.

Serge Orus[2] n’a de cesse autour de cet événement conçu comme une forme nomade et festive d’incubateur, de souligner que la culture, au sens de productions, stratifications, conservation et transmission des traces de ce que fait l’homme de lui-même, est l’une des réussites de la Corse.

Ce n’est pas su assez, pas prononcé assez .

 

De quoi parle-t-on ?  Quelles sont les strates de cet incubateur ?  

 

Certes, de manifestations artistiques ou  de « performances » classiques justifiant sans doute ce terme de « festival », comme la présence importante récurrente de musiciens complices – comme les Têtes Raides -, d’artistes associés – comme François Morel -, comme l’importance des spectacles de rues, allant avec la Cité, allant avec  la présence nomade de ces témoins en circulation, à la recherche de l’apparition d’un monde en transformation.

Mais aussi ces manifestations furent aussi nombre de rencontres autour de préoccupations environnementales, de la manière possible d’envisager cette « Maison Ecologie » pour nous tous; de la convocation des outils présents et possibles d’une économie circulaire[3], durable et donc solidaire, comme Leitmotiv de cette Fête !

 

Et ces rencontres se sont étendues, alors : se seront croisées ainsi des entreprises, des associations, l émergence de créations artistiques, esthétiques,  des projets de production agricoles … incidemment parfois en croisements doubles, en interactions, comme cette  exposition de peinture entourant la dégustation des vins de François Bricol ; comme le face à face du clown et de la thérapeute[4], de l’ironie du jeu et des passions des âmes.

 

« Le théâtre est un champ de forces, même exigu, qui peut servir de modèle »[5] ; à l’instar de cet art vivant, au quel ressembla un temps le champ de cette Cité semper fidelis – et soudain autre -,  il fut possible ainsi de comprendre les arts de la rue présents comme une forme de lien, de points de repères, disant le nomadisme – spatial, temporal, subjectif aussi -  des inventions, des productions ici convoquées en une finalité commune.

 

Cet événement a dit ainsi autre chose que cette seule « occasion » de mise en avant, de valorisation de l’écologie durable, de l’économie sociale et solidaire[6]. C’est un événement particulier à l’île, à ce que peut et doit être une île  : un espace ouvert.

La rencontre, le croisement de multiples projets, de multiples volontés qui œuvrent à l’émergence, au devenir évidence d’une destinée commune : Venons expérimenter  réellement ce que nous pouvons faire ici, ce que nous allons faire ici.

 

Symbole de cette créativité en traces, cette Fête du Vent représente la cristallisation des forces quasi – telluriques innovatrices, capables de bouleversements, que portent en même temps l’île et les préoccupations ainsi manifestées de ceux qui l’habitent – en acteurs, en inventeurs comme on « habite en poète »[7]. Et cette affirmation parle pour tout ce qui arrive ici, pour ce qui essaime d’ici.

 

C’est, par cette convocation, proposer – et valider ainsi - une hypothèse simple : l’espace-île Corse possède, détient cette richesse d’exception, singulière qui est de permettre à tous les possibles, même et surtout les  plus improbables de se penser, de se tenter et d’advenir.

Si nous en croyons cette énergie-là – qui est convoqué à ces rencontres -, nous pouvons croire, nous pouvons dire que la Corse ne connaîtra pas l’hécatombe ordinaire à l’endroit qui reste fermé, qui ne se rappelle plus qu’il est un port.

 

L’identité de la Corse passe par son environnement, est son environnement : parce qu’elle sait faire de ses failles, de sa solitude, de ce qu’elle est saturée de nature - et de son « renfermement » - une force, une puissance de liberté incroyable.

Parce qu’elle est chargée de mémoire, mais toujours pas  encombrée de dispositifs fixés, figés ;  ni réduite ou résignée à une seule destination, qu’elle soit artistique, économique ou éthologique. Les modes de dire, de faire, de vivre restent ouverts.

 

 

 

 

 

 

« La beauté, c’est l’harmonie du hasard et du Bien »[8]… Les énergies liées à toutes ces initiatives, l’éclectisme citoyen, par ramifications « ryzomiques », renvoient à un agencement particulier, qui reste la marque politique et esthétique de cette Fête du vent : nous sommes devant le réel fascinant d’une société qui bouge, quand tout le discours exogène, normatif - et lui-même mort - prédit son effondrement !

 

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Singulièrement, la rencontre autour de la présentation du travail  de Thierry de Peretti, réalisateur des « Apaches », et venant rencontrer là les passants de ce « festival » , pour partager simplement une expérience, une expérimentation créatrice, incarne cette « harmonie du hasard et du bien » qui fait se trouver d’un coup devant une parole réelle portant une histoire, un désir, un acte esthétique et politique présent et à venir.

 

Là, c’était « chez Tao », endroit un peu étrange à l’acmé de la Cité, où se fait sensible l’interpénétration de la parole et du lieu.

Et Thierry de Peretti  venait là pour une rencontre autour de « The SleepWalkers »,film de  nomadisme de deux jeunes individus au sein d’une cité – Ajaccio en l’occurrence -, autour donc de création, d’écriture en images du contemporain.[9]. Il venait  représenter la « nouvelle création corse », parler de  son parcours de cinéaste, là aussi histoire d’agencement nouveau, d’invention.

 

C’est ce désir de création qui a amené Thierry de Peretti à créer « Stanley White »,  sa société de production cinématographique, à vocation de développer des projets cohérents en corse, de la Corse vers un ailleurs, aussi. Parce qu’on ne peut pas de désintéresser de la production si l’on a l’ambition de réaliser des films en prise avec une tension politique réelle.

 

Qu’est-ce qui fait « devenir » cinéaste ? La lecture, l’attention aux poètes[10], et surtout la découverte de ces univers cinématographiques où l’émotion singulière naît soudain du dé-couvrement d’une trace particulière laissée à un endroit qui seul existe seulement pour celui qui l’habite, pour celui qui le voit : l’aride de la méditerranée de Pasolini, la traversée nocturne du Ghetto de « Senso ».

« Les cinéastes racontent ce qui se passe chez eux » .

 

La question politique essentielle du cinéma - de la création artistique dans son ensemble peut-être ? – restant de « dire le réel ». Et ainsi faire des films dans une forme d’urgence, d’instantané et d’irrattrapable ; « aussi facilement que si l’on faisait du théâtre », saisissant le coin de rue tourné d’une vie qui est là et qu’il suffit – mais tout est là – de simplement regarder, derrière l’imagerie.

 

En quoi ainsi cette création serait-elle influencée par son environnement insulaire ? Parce que ce sont les lieux qui ont déclenché ce passage à l’acte de la mise en images d’une vision artistique – soit esthétique et politique - du monde !

Et la création est « fille de la culture » en ce sens d’une mise à disposition de ces traces laissées, traces contradictoires, dynamiques. Comme il le dit, se poser la question du « faire cinéma », c’est se demander : « Qu’est-ce que, moi, j’aurais à raconter du réel chez moi ?! »

Ce qui oblige à se faire confiance – comme spectateur, expérimentateur avant tout , à « se confronter au réel en interne ». D’où la nécessité absolue de travailler un lieu, à chaque fois, une « habitation » et ses strates secrètes, contradictoires.

 

Et qu’est-ce qui fait devenir cinéaste corse en corse ? Etre né, avoir grandi ici et désirer « faire image », ici, pour ceux d’ici aussi. Dire un réel de la Corse au rebours des mythes et idées fixes.

Sans doute d’autant plus que, selon Thierry de Peretti, « la Corse est un endroit vierge en matière de cinéma », de re-présentation du réel d’aujourd’hui en images – soit en images qui se distinguent des idioties[11] télévisuelles.  Et à l’entendre, certains endroits en Corse – d’où leur intensité hautement cinématographique -, peuvent être vus comme des « no man’s lands », trouées extrêmement locales, irremplaçables, qui n’existent nulle part ailleurs qu’en Corse, et en même temps représente une universalité de ce « no-landisme ».

 

Son propos alors n’étant pas de filmer  - ni en Corse ni ailleurs -, des endroits dits « représentatifs »[12], mais les endroits dont soi-même on a envie de voir l’image, de voir ce que c’est ; l’autre de la Corse, une présentation singulière à l’encontre des images connues.

Il se dit « attiré par ces « non-lieux » », ces lieux en mutation, qui ne peuvent être supports d’installations, mais seulement de déambulation, d’errances. Là, on pense à Faulkner où à Tennessee Williams, à ces images fictionnelles de lieux du Sud des Etats-Unis, lieux improbables, impossibles à qualifier, lieux de « combats » ou de solitude radicale.         

On sait aussi qu’il s’agit de lieux traversés, qui lancent une passerelle vers d’autres endroits, d’autres temps ; vers les ruines qui n’y ont pas été laissées…  De lieux esthétiquement intenses, puissants, qui, seuls peut-être, peuvent relier les époques.

 

Un rêve de cinéaste : « arriver à communiquer en images, par l’image avec des histoires anciennes problématiques, redonner vie à ce que l’on a mal enterré ». C’est pouvoir ré-invoquer l’imaginaire enfoui véhiculé par un lieu, capter des puissances plastiques suffisamment fortes pour rappeler quelque chose du passé.

Et convoquer au retour de l’événement pour nous, aujourd’hui : « Rappelez-vous, ça c’est passé » !

 

 

Quel serait le cinéma des « Stanley White » ? Un cinéma de présence à soi, aux autres avec soi, qui s’invente en même temps qu’il se tourne, où l’on « fait un film comme l’on fait une fête » ! Mais un cinéma qui pèse la tension de l’événement, un cinéma politique - non idéologique -, qui ne tendrait – et il n’y a pas plus ultime comme exigence - qu’à témoigner depuis nos histoires passées, de l’état du monde dans lequel nous vivons.

 

 

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D’autres figurations auront marqué ce parcours. Notamment la conférence de Marcel Ruffo,  qui a pu, a su, à l’occasion d’un débat, fort animé en l’occurrence, autour de l’organisation des activités extra-scolaires, dire que, malgré l’inquiétude générée peut-être, il y avait de l’énergie et de la vie dans la nécessité d’ouvrir l’école, dans la confrontation au multiple, dans la diversité des formes.

Il est venu insister sur ce qui devrait être une évidence : que la culture, l’entourage, ce qu’il y a dehors, c’est intéressant ! que le désir, le plaisir et leur apprentissage ne se décrètent pas comme des dictats ou des normes, ont besoin de temps. Que, ni pour le pédopsychiatre, ni pour le penseur, l’artiste, non plus que pour tout homme le temps chronologique normé, « normable » n’existe pas ! Que la distinction temporelle n’est pas celle de l’occupation utile ou inutile, mais du temps chronométrique, du temps affectif et du temps réel : c’est l’enfant, puis l’homme qui crée, invente son temps avec les modes d’êtres qu’on lui propose.

 

la Table Ronde «  Corse,  une île de réussite ? »  a enfin comme clos notre parcours autour  de prises de paroles de figures d’une entreprise corse actuelle, innovante. Leurs expériences de création, de développement[13] d’entreprises qui ont su s’implanter, essaimer, rayonner à l’international depuis un projet improbable, racontent des histoires possibles : celles, souvent à partir de rien de prévisible, d’un » déclic » imprévu, d’un projet tout personnel de changement de vie, d’actes de création, de liberté, liberté de penser d’autres scénarios de développement.

 

D’où le constat, ou l’état des lieux d’une perspective insulaire favorable, exceptionnellement libre[14]. Et cette « crise », qui peut paraître incontournable, est, on le voit d’ici, une crise d’imagination.

Les contraintes physique, qui pourraient être handicapantes,  disent « allons au plus simple », obligent à l’invention d’outils propres. En Corse, « réussir c’est pouvoir travailler librement »[15], donc dans les failles des normes génériques, singulièrement et non à l’imitation d’ailleurs.

Tout comme l’absence d’investissement industriel massif, double contrainte l’insularité et de l’histoire propre du peuple, est une chance ! C’est de ce que nous ne soyons pas « envahis » d’une surdétermination productive, que nous pouvons « inventer » des modes de création et de production : La forme de ce que nous désirons n’est pas là : ce n’est pas dire que la réalisation de ce désir ne pourra pas être, mais qu’elle sera.  

Le centre du monde est là où il est possible – même si improbable – d’ imaginer faire bouger les choses, faire basculer le curseur.

 

 

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Oui, la Corse, non seulement peut-être, mais réellement est cette terre de réussite :

La « closure » induite par l’insularité joue une place essentielle : exacerbant la singularité de l’éco-système, elle fait que tout événement, toute innovation, si infimes qu’ils soient, puissent jouer le rôle de catalyseur vers un scénario de développement autre.

 

Et nous nous retrouvons ainsi de nouveau, en cette Cité automnale, au cœur d’une parole de l’invention, de l’affirmation tenue que nous devons prendre attention. Non à revenir à une forme d’ « imagination au pouvoir »… Mais à prendre attention au pouvoir que nous avons d’inventer ce qui n’est pas encore écrit.

 

 

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[1] - puisque le Festival, à l’origine « lieu de divertissement où il y a fête », suppose la foule passante, en circulation

[2] Fondateur du festiventu, il y a 22 ans 

[3] Soit tenant stricto sensu à l’  injonction de Lavoisier de la transformation perpétuelle

[4] Emma la clown et Catherine Dolto, La Conférence.

[5] A.Vitez

[6] Que certains pourraient caricaturer en prétexte écologique

[7] Hölderlin

[8] Simone Weil

[9]  "Une manière commode de faire la connaissance d’une ville est de chercher comment on y travaille, comment on y aime et comment on y meurt. Dans notre petite ville, est-ce l’effet du climat, tout cela se fait ensemble, du même air frénétique et absent." Albert Camus. La Peste cité par Thierry de Peretti dans sa note d’intention sur le film

 

[10] Notamment pour Thierry de Peretti celle des poèmes de Pier Paolo Pasolini,

[11] Au sens strict du terme, à savoir de l’instantané quotidien non distancié.

[12] Les « images d’épinal » associées aux lieux

[13] Dans l’ordre du numérique, du transport et du tourisme ( Corsica Ferries), de l’agriculture – brasseries Pietra -…

[14] Notamment avec le développement des nouvelles technologies, par lesquelles le présentiel est libre.

[15] Jo Battesti, créateur de la ligue Corse d’échecs

Les ressources

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“ Cet amour-là ” ou le temps suspendu de l’écriture

Corsica _ Mai 2003

sur "Cet Amour là" de José Dayan

 

“ Elle est retrouvée !

– Quoi ? – l’Eternité.

C’est la mer mêlée

Au soleil. ”

Arthur Rimbaud – Une saison en Enfer

 

 

“ Cet amour-là ” est l’histoire d’un amour ; “ cet amour-là ” n’est pas vraiment l’histoire d’un amour ; vraiment pas une histoire.

Plutôt, surtout, une traversée, fulgurances imagées d’une rencontre avec les lignes d’une vie. Lignes mélodiques que seule peut-être une caméra peut fixer.

 

Dans sa fidélité au roman éponyme de Yann Andréa, le film de Josée Dayan voit, montre que ce n’est pas à ces petits faits, à ces petits riens qui peuvent faire aujourd’hui un certain succès qu’il s’agit d’être fidèle.

C’est à ce qui perpétue malgré tout l’instant d’une rencontre, celle d’un homme et d’une femme, d’un “ sujet ” et d’un auteur, d’un cinéaste et de la fulgurance d’une image. Comme une résistance au temps, une traversée du temps.

“ Cet amour-là ” est fidèle à ce temps traversé d’un amour, aux images de l’intimité tenue à distance, comme un passage.

Marguerite Duras écrit depuis l’admirable impossibilité de vivre ; Josée Dayan a compris, avec amour, avec pudeur, qu’il n’y a qu’un regard possible sur cette brûlure, cette respiration difficile : celui des existences fragiles.

 

Et Jeanne Moreau passe intacte dans cette traversée par la pureté et vers sa mort, de la jeune femme née à écrire, à la vieille femme qui déjà ne peut plus écrire, avec cette puissance d’irradiation qui suspend la violence du monde.

Elle n’est pas image ou représentation de Marguerite Duras, comme il n’y en aura jamais ; elle est à ce point l’âme de cette existence , qu’elle exige, simplement mais à jamais, que cette écriture ait eu lieu.

“ Cet amour-là ” épouse, comme en les frôlant, les mouvements de l’amour, les mouvements d’un amour à écrire, d’un amour qui ne se vit qu’en s ‘écrivant et se donne en s’évanouissant miraculeusement dans l’espoir d’une lettre, d’une image.

Les images de l’amour ne sont pas celles, statiques, d’une construction romantique fixée sur la disparition. Ce sont celles, fuyantes, fluctuantes, d’une stupéfaction infiniment renouvelée, d’une attention incompréhensible.

 

Si la caméra de Josée Dayan – entre temps contre-temps, tours arrêtés -, suit le mouvement d’une danse, c’est qu’elle crée, comme une valse, l’espace juste pour ce rythme de l’un à l’autre, ce regard de l’une à l’autre qui se déplace lentement, suivant ce flux tendu d’une beauté fragile.

 

Dans cette valse hésitante, justement indécise, l’écriture tient à l’alcool comme l’urgence impossible d’écrire tient à l’évidence d’une proche dissolution. Comme le buveur ne cesse jamais d’arrêter de boire, l’écrivain n’a cessé d’arrêter d’écrire, parce que le mot juste, l’instant juste, est toujours à venir. Jeanne Moreau est cette tension de l’attente de ce qui toujours l’habite ; il n’y a pas de personnage, elle ne sera jamais que l’essentiel, cette écriture infinie.

 

S’il n’y a pas de mots pour parler de cet amour, sinon l’écriture qu’il a provoquée, c’est qu’il doit y avoir des corps à transformer dans ce geste d’aimer, un autre espace à écrire.

 

C’est cette transformation, cette alchimie que Josée Dayan filme, que Jeanne Moreau joue, arrivée à ce point ultime de l’art du jeu où celui-ci s’efface, où un sourire seul demeure pour toute douleur et toute sérénité.

 

Non, l’écriture n’est pas un ogre, ni les écrivains monstrueux... C’est la vie seule qui est violence.

 

Ni l’écriture ni l’amour ne sauvent de la blessure du monde. “ Ecrire ne sauve de rien ” , laisse simplement place à ce temps suspendu du désir, au miracle de la Chair traversée par le Verbe de l’amour , ou de l’écrit... le même.

 

C’est dans la pudeur de ce miracle, loin de l’obscénité des mises en scène mélodramatique de l’amour, que “ Cet Amour-là ”crée simplement de l’espace, comme une évidence, comme la seule image possible de l’écriture impossible.

 

“ Cet amour là ” est un beau film, mais sans aucun doute plus, bien plus qu’un “ beau film ”... des corps qui s’écrivent avec leur disparition...

 

Un instant de grâce.

 

 

 

 

Sophie Demichel

 

Des ressources seront bientôt disponibles.

Sophie Demichel, Rédactrice

E.mail : ecrits.ecritoires@gmail.com

 Villa a Muvra, La Timone – Moriani Plage- San Nicolao 20230